Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Philippe Vasset : La conjuration

La conjuration  de Philippe Vasset   3,5/5 (10-07-2013)

 

La conjuration (230 pages) est paru le 21 août 2013 aux Editions Fayard.    

 

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L’histoire (éditeur) :

 

J'ai créé une secte. C'était, au départ, une entreprise purement commerciale. Jusqu'à ce que j'y prenne goût: fonder une religion est la dernière oeuvre possible. 

 

Mon avis :

 

Quel singulier roman (lu en une après-midi) ! Je me suis laissée embarquer avec une grande facilité dans la Conjuration, un récit à la fois étrange et intéressant.

 

A travers la narration d’un illustre inconnu, on explore le bouleversement architectural de Paris et sa banlieue. Cet homme, que l’on pourrait qualifier de vagabond (sans aucune connotation péjorative), erre, arpente, sillonne,  (re) découvre la ville. Sa vie ? On ne sait que peu de chose. Désocialisé, sans  travail (excepté un semblant de travail d’écrivain qui n’aboutit pas), un appartement qu’il ne garde pas…Bref, sa vie c’est l’exploration infinie de la cité. Après trois ans d’exil, le voilà de retour. Mais le goudron, zones d’activités, barres HLM… ont supplanté les zones blanches, ses anciens terrains de jeu (terrains à l’abandon qu’il considérait comme domaines personnels) et cloisonné toutes possibilités.

 

« Ayant découvert que l’on avait muré mes passages secrets les uns après les autres, j’étais accablé d’un poids infini. Je me retrouvais pris dans la nasse d’une vie étrangère, une vie où l’on est tenu de s’engager, de prendre ses responsabilités et d’avoir des opinions, une vie régie pas les règles de la propriété et du respect de la vie privée, une vie d’horaires, de rendez-vous et de taches à effectuer. » Page 15

 « Les urbanistes avaient coupé ma drogue favorite de circuit fléchés et de visites recommandés, délayant sa puissance de suggestion. Dans leur sillage, plus de vacant, plus d’inutile, seulement du neuf, du vernis, du fonctionnel. Mon Beyrouth mental, autrefois sillonné de fractures, n’était plus qu’une grille d’abscisses et d’ordonnées, un réceptacle transparent aux alvéoles interchangeables. J’étais dans Paris comme un adolescent dans une grande surface : condamné à tourner en rond, à manipuler, sur le rayonnage des rues, des constructions tellement brillantes qu’elles semblaient emballées sous film plastique. Tout était trop cher, trop beau : rien n’était pour moi. »  Page 20

 

Au détour d’une visite (ou plus d’un squattage en bonne et due forme) d’une chapelle, il fait la connaissance d’André, un ancien auteur de thrillers à succès (perdu il y a trente ans) qui essaye de se reconvertir. Espérant ainsi gagner rapidement de l’argent, il choisit l’idée de créer une secte et demande l’aide du narrateur comme consultant en religion.

 

« « Si je veux refaire mon retard, il faut que je frappe fort. Problème : les idées me manquent. Ça te dirait de m’aider ? Il me faudrait quelques scénarios de rituels spectaculaires et des lieux dans ce genre (il désigna derrière nous les silhouettes massives des hangars désaffectés). »

Une secte utilisant Paris comme un magasin d’accessoires religieux me paraissait en accord avec l’entreprise de subversion urbaine qui m’occupait : je me pris à rêver de fidèles exaltés encombrant la ville de processions et de cérémonies. Il y avait, j’en étais sûr, suffisamment de matière spirituelle en suspension dans Paris pour nourrir toute une cohorte d’agitateurs et j’étais prêt, au besoin, à inventer des significations secrètes au rébus des rues et des usages sacrés aux monuments principaux. » Page 53

Voilà le narrateur lancé dans un entreprenariat religieux, délaissant sa révolution urbaine, jusqu’à finalement une dernière exploration urbaine  qui fera de lui le chef de file de la Conjuration.

 

J’ai beaucoup aimé l’écriture du Philippe Vasset. Son style limpide est composé majoritairement de longues  descriptions minutieuses, qui n’essoufflent pourtant pas le récit rythmé. Le narrateur ne manque pas de punch et son œil critique apporte une vision différente, plus éloignée des descriptions romanesques. Sans que cela soit un défaut, à aucun moment je ne me suis attaché à ce personnage (qui n’est d’ailleurs en rien détestable). Il n’a été pour moi qu’un narrateur, suffisamment érudit et curieux pour que mon intérêt ne retombe jamais. Le lecteur est pris dans une multitude de constats dont  celui de l’urbanisation grandissante et archi-organisée. D’autre part, sa nouvelle qualité d’intérimaire en religion lance le récit dans un autre domaine : la création d’une « secte » et l’étude des possibilités (lieux, thèmes, orientation..). Cette étude (longue de plus d’un tiers du roman) est davantage dirigée sur le ton de l’humour et du détachement.

 

J’ai trouvé l’ensemble de ce livre (à la fois roman et documentaire) un peu abracadabrant. Ça m’a bien plu de découvrir tout ça et d’apprendre tous ces  détails anecdotiques. La  deuxième partie tranche avec le reste. Plus  rythmée, elle enchaîne les chapitres aussi vite que le narrateur enchaîne les nouvelles explorations. Le dénouement m’a un peu fait penser à Fight Club (la violence en moins !) dans sa manière d’aborder une nouvelle vie faite d’invisibilité et d’anonymat. Finalement c’est une fin étrange mais qui va comme un gant au narrateur. L’extravagant devient au final cohérent !

 

« Aux premiers stades de la conjuration, l’absence n’est qu’effort et contrainte. Ce n’est qu’une fois initié que le conjuré goûtera les premières récompenses de sa disparition. Dans une ville où plus personne ne le reconnait ni ne l’attend, il jouira de l’infini liberté de n’être personne. Il attendra, des jours entiers, sur le quai d’une gare, d’un métro, et cette immobilité, loin de lui peser, sera un  bienheureux flottement. La vie urbaine cessera, pur lui, d’être succession d’événements pour devenir coulée régulière, lent déploiement de phénomènes infinis, et les séquences du bâti s’unifieront en continuum, nappe aux mille broderies de rues, galeries et couloirs entremêlés. » Page 203

 

En bref : ne lisez pas La Conjuration pour son intrigue ni pour son protagoniste, partez plus à la découverte d’un roman étonnant, différent de ce que vous avez l’habitude de lire. Un mélange de fiction et de réel qui m’a plu, interrogée et jamais ennuyée.

 

Merci à Libfly et le Furet du Nord, qui m’ont permis de découvrir ce titre par le biais de l’opération On vous lit tout.

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11/08/2013
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