Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Valentine Goby : Kinderzimmer

Kinderzimmer de Valentine Goby   3,5/5 (30-10-2013)

 

Kinderzimmer (224 pages) est paru le 21 août 2013, dans le domaine français des Editions Actes Sud.

 

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L’histoire (éditeur) :

 

“Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?
– Je ne sais pas.
– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.
Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre.”

En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.
Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.

 

Mon avis :

 

Quand elle arrive à Ravensbrück en avril 1944, Mila est enceinte de trois mois. En quittant Romainville (et Fresnes juste avant-comprenez la prison, pour actes de Résistance…), elle se dit « L’Allemagne plutôt qu’une balle en plein cœur. Ça n’est pas un choix, pas une joie, juste un soulagement » (page 16) et se persuade que cet enfant est une chance. Mais elle regrette vite la première pensée et encore plus la seconde, qui croit-elle signe son arrêt de mort. Heureusement elle n’est pas seule, il y a Lisette sa cousine, et les 400 (moins les mortes) qui arrivent avec elle dans ce camps, non  pas d’extermination mais de détention, parce que Mila n’est pas juive mais détenue politique (concrètement c’est sensiblement identique !). Après une semaine de quarantaine, elles sont réparties parmi les 40 000 autres détenues qui « incarnent  tous une image de l’avenir proche. »

« Lire les numéros cousus sur les manches, se demander combien de semaines séparent ton corps du corps d’en face (…) Savoir par avance la déchéance qui t’attend. Ignorer tout son processus. » Page 41

Effectivement, c’est bien la mort qui entoure Mila, Lisette et les autres personnages secondaire qui s’imposent presque autant que Mila. Adèle, Louise, Gerogette et surtout Teresa notamment,

 

Sur un peu plus de 200 pages, Valentine Goby nous livre une immense dose de merde, de puanteur, de blessures infectées qui suintent… Bref, un condensé d’abjecte et d’horreur. On est souvent à la limite de l’écœurement et on assiste à tout, cruellement et  tristement, au manque de nourriture, d’intimité, de chaleur, à l’Appell en pleine nuit et qui dure jusqu’à l’épuisement,  aux sélections, et aux coups qui tombent de façons organisée, et toutes les conséquences physiques et morales.

 « Louise a volé de la viande dans la gamelle du chien. Le chien lui a mordu la joue, viande contre viande. Elle a reçu cinquante coups de bâton au Bunker. Louise a dit qu’après trente coups elle s’est évanouie, ils ont tâté son pouls, lui ont jeté à la figure un seau d’eau froide, l’ont trainée au Revier où elle s’est reposé deux jours. Ensuite ils lui ont administré les vingt coups restant. A soixante-quinze coups tu crèves toujours mais à cinquante tout n’est pas joué. Suspens. » Page 64

 

A côté de l’ignominie, l’auteur nous inonde d’espoir et de chaleur humaine. Ces femmes s’entraident, chantent (pour se donner du courage, pour garder la tête haute et aussi pour tromper l’ennemi), les petits gestes de celles qui pensent à plus tard (à l’après)perdurent quand même, et une certaine cohésion s’installe. Pas le choix si on veut rester en vie. Mais plus qu’un choix, la solidarité s’impose naturellement, parce que ce qu’elles font, les autres le ferraient pour elle aussi…non ? Et quand l’une meurt, l’autre prend le relais. C’est quand Mila sombre dans le désespoir, au bord du gouffre, Teresa choisit naturellement de la soutenir, parce qu’elle ressemble tant à sa sœur, et qu’elle elle aussi besoin d’un raison de vivre (Mila et son bébé en devenir deviennent alors son moteur).  Tout comme  à la Kinderzimmer (à la salle des nourrissons), où là encore les survivants prennent la place de ceux qui viennent de mourir…

 

Kinderzimmer mélange avec finesse l’horreur et l’humanité. J’ai eu beaucoup de mal pendant les premières pages, trouvant le style de Valentine Goby direct, et presque cinglant. Une pause a même été nécessaire. Ce malaise était sans doute lié aux phrases courtes, limitées à l’essentiel, sans verbes parfois, à leur construction parfois difficile à saisir, mais dont la réalité prenait aux tripes brutalement. Peut-être aussi lié à l’utilisation du présent, qui m’a envoyé directement sur les lieux, me laissant la désagréable sensation d’être aux côtés de Mila, dans tout ce qu’il y a de plus abjecte.

Mila, qui ne semble pas vraiment sortie de l’enfance (elle a perdu sa mère jeune et n’a pas eu toute l’éducation nécessaire pour entrer dans la vie de femme et encore moins de mère), m’a terriblement touchée.  Désertant sa grossesse, qui devient un secret bien lourd à porter, elle m’est apparu si désespérée, fragile… Jusqu’à ce que, Teresa croise heureusement sa route, pour faire renaître l’espoir en elle.

 

S’il s’ouvre comme un témoignage personnel (celui de Suzanne Langlois), ce roman apparait davantage comme une vérité collective, trop longtemps laissée de côté. Et quand l’heure de témoigner arrive, il faut arriver à remettre des mots, des noms et des dates. Rien n’est moins facile que ce travail de mémoire autant que le devoir de mémoire. Valentine Goby a réussi  ici à retranscrire avec précision (et beaucoup de rudesse) les conditions de vie et le courage de ces femmes prisonnières,  sans trop en faire dans la sensiblerie.

Kinderzimmer est un roman d’une grande puissance, qui m’a certes un peu gêné au début par sa forme, mais dont l’histoire m’a profondément émue. Quand enfin j’ai réussi à appréhender l’écriture avec plus de facilité, je suis totalement rentrée dans l’histoire tout en antinomie, parce que sans l’espoir et l’humanité, l’horreur aurait pris le dessus.

 

« Elle sait qu'elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seul, et en secret. » Page 209

« Au fil des ans, des procès, de la nécessité de dire, elle est devenue les yeux, la bouche, la mémoire de chacune, comme chacune est devenue la mémoire de toutes. » Page 215

« Ce ne sera pas dans les manuels scolaires, pour sûr, et pourtant si nous sommes rentrées, si j’en suis revenue, c’est aussi grâce çà cette événement minuscules, il pesé autant, plus, peut-être, en moi, que la destruction de Dresde ou la prise de Berlin, que le jour exact où j’ai su le nom de Ravensbrück et que je n’arrive pas à me rappeler. Le jour du lilas, le 24 avril 1945, j’ai pensé à une amie, à ma sœur de Ravensbrück, Teresa, à qui je dois de vivre. C’est à Teresa que je pense encore alors que je vous parle. » Page 218

 

Pour en savoir plus, vous pouvez jeter un œil sur la page Wikipédia de Marie-José Chombart de Lauwe, résistante déportée à Ravensbrück en 1944 et affectée  à la « Kinderzimmer »

 

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19/11/2013
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