Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Emilie Frèche : Vivre ensemble

Vivre ensemble d’Emilie Frèche    4/5 (11-11-2018)

 

Vivre ensemble (288 pages) est disponible depuis le 22 août 2018  dans la collection La Bleue des Editions Stock.

 

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L'histoire (éditeur) :

 

« La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peutêtre était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. » Tout le monde ne parle que du vivre-ensemble mais, au fond, qui sait vraiment de quoi il retourne, sinon les familles recomposées ? Vivre ensemble, c’est se disputer un territoire.

 

Mon avis :

 

Pierre et Salomon, 10 ans, emménagent avec Déborah et son fils Léo, 13 ans, quelques semaines après les attentats du 13 novembre, après ce moment bouleversant (posé à deux pas des lieux, ils ont été témoins du drame, du carnage et de la bestialité des terroristes) qui a sans aucun doute précipité leur décision (Pierre et Déborah, tous deux divorcés d’une précédente union qui les a rendus parents, n’étant en couple que depuis quelques semaines).

« Ils ont emménagé quelques semaines après les attentats du 13 novembre. Ce ne fut pas une coïncidence. Encore moins l’aboutissement d’une décision mûrie qu’ils auraient prise en pesant bien, longtemps en amont, le pour et le contre, mais la conséquence immédiate de ce que ce carnage avait produit sur eux, la conscience aigüe de leur précarité, de leur vie comme un sursis et le besoin corollaire, viscéral, d’être désormais dans l’urgence. La mort était passée trop près d’eux cette nuit-là pour qu’il en soit autrement. »

 

Ce couple naissant s’aime mais ni l’un ni l’autre de connait l’enfant de l’autre, issu d’une première union. Salomon est un enfant précoce très sensible, et porteur de l’histoire de ses parents (l’échec du couple et de l’enfant non désiré). Alors rien ne se passe comme ils l’auraient imaginé et la peur s’installe très rapidement dans ce foyer où chacun cohabite plus qu’il ne partage (si ce n’est ce lieu exiguë).

 

Dans Vivre ensemble, Emilie Frèche revisite le mythe d’Abel et Caïn et montre que la fraternité n’est pas quelque chose de naturel, qu’elle doit se construire. Vivre ensemble  c’est partager un territoire et son histoire et ce n’est pas toujours facile. Ainsi, à travers une ambiance pesante, faite d’insécurité et de peur, elle construit un texte détonnant, addictif et stressant qui rend la réalité aux mots « vivre  ensemble » à travers le champ de l’intime.

 

Emilie Frèche place dans roman dans un contexte actuel  fort avec les attentats parisiens et les réfugiés de Calais, que Pierre gère de toutes ses forces, pourtant incapable de gérer le conflit familial et intime dont il fait pourtant partie, trouvant dans le besoin de sauver les autres une sorte d’échappatoire car incapable de sauver les siens, et lui-même. On se retrouve un peu, beaucoup dans ces personnages, dans leur quotidien, dans leur contexte et leur situation touche, ébranle même s’il s’agit là d’un point de vue tronqué, uniquement portée par le regard de l’adulte.

 

Il y a là quelque chose du thriller. L’écriture est très tendue et on ne sait pas véritablement s’il s’agit d’un danger véritable, d’une violence réellement présente ou d’une parano en lien avec le traumatisme qu’a vécu Déborah. La famille comme éponge à ce qui se passe dans le monde.

J’ai été captivée par cette tension et par les maux du couple. Je n’ai pas accroché à tous les mots d’Emilie Frèche, pas accepté certaines pensées de sa protagoniste mais compris son désarroi, son impuissance et sa peur.

 

« Pierre utilise le mot besoin, pas envie, et face à cette nécessité qui résonne comme une réparation à tout ce que la misère humaine a pu abîmer en lui, Déborah comprend que ce matin-là, dans leur lit, il n’y aura de place pour aucune forme de violence fût-elle celle d’un enfant. Elle ne lui parlera donc pas de Salomon, ce qu’elle avait pourtant décidé de faire en se couchant la veille au soir. Parce qu’il faut qu’elle comprenne, qu’elle perce le mystère. »

 

J’ai trouvé dans certains mots de l’auteur beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Elle exprime avec bon sens la difficulté de vivre ensemble, toute la complexité de la chose et ses paradoxes.

 

« Vivre ensemble autorise les couples à tout, même à devenir des étrangers. »

 

« La raison pour laquelle on tombe amoureux de quelqu’un devient un jour celle qui nous faire le désaimer. »

 

«Mais maintenant qu’il rencontre toutes ses difficultés à vivre avec Déborah, il se demande si ce n’est pas parce que, inconsciemment, Il savait qu’il ne serait jamais capable de vivre avec qui que ce soit, ni avec la mère de son fils, ni avec la femme de sa vie, non, personne, sinon ces gens qui l’ont mis au monde et qu’il savait été si pressé de quitter à dix-huit ans. »



13/01/2019
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