Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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La nouvelle du lundi : L'Homme à la tête de hibou d’Agnès Desarthe

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Nouveau rendez-vous, La nouvelle du lundi présentera chaque semaine, sous forme de billet concis, une nouvelle littéraire. Pour ce premier rendez-vous, j'ai choisi de vous parler de :

 

L'Homme à la tête de hibou d’Agnès Desarthe     4,5/5 (06-01-2015)

 

L'Homme à la tête de hibou (26 pages) est sorti le 7 août 2014 chez EPoints.  Cette nouvelle est initialement paru aux Editions de l’Olivier dans le recueil Ce qui est arrivé aux Kempinski. 

Temps de lecture : 25 minutes

Thèmes : amitié - couple – trahison

 

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L’histoire (éditeur) :

 

Le Galathée V, un immense paquebot avec, à son bord, deux mille six cents passagers. Parmi eux, seulement deux célibataires. Le premier a embarqué seul, abandonné par sa bien-aimée à quelques jours du départ. Le second est un grand, riche et atypique solitaire. Leur rencontre, lors du dîner inaugural de la croisière, marque le début d’un bien étrange voyage.

 

Mon avis :

 

« «  Le hasard, vous y croyez, vous ? demande-t-il d’une voix haut perchée. Personnellement, je ne comprends même plus le sens de ce mot. Vous êtes là, à ma table, nous mangeons la même chose, vous avez l’âge que j’avais, vous êtes tel que j’étais – la fortune en moins. Vous ne vous considérez pas comme pauvre, mais soyons honnêtes, vous l’êtes. Un détail, selon moi. La plupart des gens y verraient une différence considérable, mais nous savons parfaitement que notre histoire n’a rien à voir avec l’argent. C’est ailleurs que ça se passe. Ici » Il pose la main sur sa poitrine, à l’endroit, je suppose, de son cœur. « Ici, répète-t-il. Une étreinte, un creux, une souffrance dont les autres n’ont pas idée. Ça commence très tôt, dès l’enfance. On ne s’habitue pourtant jamais. » » Page 5

 

Le narrateur vient de gagner une croisière pour deux à bord du Galathée V. Il embarque finalement seul, car Bérénice l’a largué la veille. Du coup, pour le dîner inaugural, on l’installe à une table face à un homme « avec des yeux fixes de hiboux », lui-même célibataire. Ce point commun (le seul au premier abord) fait de lui son compagnon de traversée, et alors contraint d’écouter ce drôle d’énergumène, il se prend au jeu et devient même addict de ce conteur et de son histoire.

« Quelle prison ! Attendre la suite d’une histoire ; la voilà, la véritable captivité » Page 7

 

Le voilà parti, plongé (et nous aussi) dans ses souvenirs, un long monologue fragmenté, sur son enfance et sa rencontre avec Paulo. Tantôt il livre un morceau au dîner, tantôt un nouvel épisode sur le pont pendant le bain de soleil du matin, tantôt un autre acte au bar, ce vieux monsieur maîtrise l’art de captiver, d'autant que cette touchante amitié qu’il raconte donne peu à peu le sentiment que ça va mal tourner. Paulo, fils de concierge, est enfant tendre et tolérant, et tout l’inverse de ce richissime hiboux, qui l’apprécie aussi du plus profond de son cœur mais qui ne peut s’empêcher de le mépriser, mépriser (et surtout envier) sa simplicité, son bonheur…et sa femme.

 « Je n’ai pas toute la vie et vous connaissez aussi bien que moi la chaleur des complicités enfantines qui parfume si agréablement les trahisons petites et grandes. Nous passons trois ans ainsi, Paulo et moi, main dans la main, à mener de conserve nos vies inconciliables. Il m’arrive, durant cette période, de m’éveiller en sursaut, en pleine nuit, couvert de sueur, pénétré de la certitude inébranlable qu’une fin terrible nous attend, lui et moi, lui ou moi, plutôt lui que moi. Des envies de meurtres, délicatement maquillées, m’assaillent. C’est mon meilleur ami, me dis-je en boucle afin de calmer mon sang. » Page 10

La trahison est proche, forcément…

« Ce qui me tourmente n’est pas le suspense mais plutôt son opposé, la certitude d’une fin mauvaise. Nos vies, pensé-je, nos vies d’envieux ne débouchent que sur des tragédies. » Page 14

 

L'Homme à la tête de hibou est une nouvelle qui tient en haleine. Agnes  Desarthe arrive à ouvrir l’imagination du lecteur. Il y a une forme de suspense qui appelle l’inquiétude. Elle nous pousse à découvrir cette étrange histoire de cet encore plus étrange conteur, à savoir où il veut en venir et dans une pétillante et très jolie plume elle nous entraîne dans la duplicité de l’homme et toutes les ambiguïtés qu’il peut engendrer.

« Tous les sentiments qu’il décrit, je les connais. La fascination amicale qui se change en envie de meurtre, le désir d’être l’autre qui se confond avec un souhait violent de le voir anéanti. On est alors criminel et endeuillé dans le même mouvement. Être triste, triste et pouvoir d’autant moins être consolé qu’on se sait coupable et pathétique, qu’on aurait honte d’en parler à qui que ce soit, et que ce qui répond le plus précisément à l’estime que l’on a pour l’ami jalousé est le dégoût que l’on ressent pour soi-même. » Page 10

J'ai beaucoup aimé ce texte simple. On est comme le narrateur (qui n’a plus la parole que pour nous transmettre cette singulière rencontre), inquiété par cette amitié et conscient qu’elle ne finira pas forcément bien. Mais pour qui ? Attention, n'allez pas croire que L'homme à la tête de hibou tombe dans le mélodrame, c'est une nouvelle très plaisante à la fois tendre et vive.

 

Voilà un texte qui m’a donné envie de découvrir les autres du recueil d'Agnès Desarthe : Ce qui est arrivé aux Kempinski

 

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12/01/2015
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