Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Elisa Fourniret : Comme une grande

Comme une grande d’Elisa Fourniret   3,5/5 (24-08-2017)

 

Comme une grande (240 pages) est disponible depuis le 21 août 2017 aux  Editions Mauconduit

 

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L’histoire (éditeur) :

 

 L’histoire de l’héroïne commence à Longwy, en Lorraine. Ses parents, descendants d’immigrés polonais et italiens, sont ouvriers, en lutte comme des milliers d’autres dans cette région où l’industrie sidérurgique portée par Usinor- Sacilor finit de s’écrouler. Une casse humaine dont la famille réchappe en quittant la région, en changeant de vie. Aujourd’hui, elle a quarante ans et une liberté revendiquée. Comme une « grande » et comme tant de femmes d’aujourd’hui, elle élève son fils, pilotant « seule, vaille que vaille, un rafiot conçu à deux ». Pas si simple de tout mener de front et vivre intensément. C’est en déambulant dans les rues et les bistrots de l’Est parisien – Belleville, Ménilmontant, Bastille… qu’elle va pouvoir rebattre les cartes et retrouver une nouvelle énergie.

Ce road-movie urbain est ponctué de souvenirs de son enfance près des hauts-fourneaux – joyeuse, malgré les galères - et de dialogues tendres avec son fils . Il raconte aussi les rencontres, l’amour, le sexe. Et l’incessante recherche de compromis avec « l’autre, qu’on a aimé », le père de l’enfant, aujourd’hui envolé.

 

Mon avis :

 

 « Je vais aller me jeter un double express au zinc des Petits Oignons, à l’angle Orfila-Dupont-de-l’Eure, avec les habitués. Je vais sortir.

-et après ?

-après ? après, eh bien, je partirai. Une ballade, un voyage, une virée. Une échappée dans les rues de paris. Paris comme foret. Faune, flore et sentiers paumés. Paris piège, fright et flippe aussi, mais, au détour, quelques fois, une clairière, ensoleillée, un diamant qui fait dire : ah mais Paname alors, quand même ! » Page 15

 

« Je pose ma tasse de thé dans l’évier de la cuisine et e jette un coup d’œil silhouette à la femme que je vois là-bas, dans le miroir de la chambre, au fond. Plus tout à fait une jeunette, c’est vrai, comme une étape, le milieu du gué, un bout de nana, qui mûrit en s’en allant, pas à pas, vers la sortie. J’éteins les lumières, check à la gazinière parce qu’on ne sait jamais si des fois que, et je ferme la porte de l’appartement à clef.

Alors voilà, c’est fait. Je suis sortie. » Page 17

 

Si c’est deux citations ne résument pas ce titre, je trouve qu’elles donnent néanmoins un regard assez juste de quoi il retourne et surtout de l’ensemble.

 

Presque comme une ballade touristique dans le Paname d’aujourd’hui, une promenade nostalgique et atypique, comme une grande est à la fois un regard sur le paris cosmopolite, surprenant,  inclassable et véritable (tout ou presque est référence, nom de rue, de métro, de troquet….) avec une foule de détails anodins qui résument si bien la ville, mais un regard lucide sur la vie de la narratrice (fait de doutes, d’angoisses, d’interrogations et d’affirmations pertinentes , ordinaires, logiques, cruelles mais nécessaires…)

 

« Quand il est arrivé, mon bébé à caractère tenace, je n’avais pas pensé à tout ce fatras, bien entendu, à toute cette foultitude de questions pétries d’angoisse qui font qu’on s’en remet à Dieu, Diable ou n’importe quel Jean-Michel dans sa caverne ou son coin de ciel, pour qu’aucun méchant vilain coup ne tombe sur le coin du nez du môme. » Page 29

 

« Tu sais mon bébé, en dépit des luttes, ce n’est toujours pas bien vu qu’une maman le claironne, mais moi, tant pis, je le dis quand même, moi aussi mon chat, j’ai grand besoin que tu partes ! ça urge qu’on se quitte un peu, qu’on se laisse, qu’on se détache. Il faut que je souffle, que je récupère la femme. Je suis épuisée de manque, fatiguée du trop de nuits sans homme, nuits toujours volées, mère et maîtresse ne faisant pas très bon ménage, à mon goût. » Page 50

 

Cette lorraine quarantenaire, née dans le début des années 70 à une époque où le questionnement parental n’était pas d’actualité, fille d’ouvrier d’usine (avant qu’il ne décide d’installer sa famille dans le 11ème à Paris passant d’ouvrier à directeur d’un service informatique sans une grande boite, sans se départir de son âme de gauchiste évidement), est aujourd’hui maman célibataire d’un gamin de 8 ans.

 

Elle raconte ses souvenirs de jeunesse avec sa sœur ainée, les différents hommes qui ont croisé sa route et fait parfois un petit bout de chemin avec elle, les jobs (incertains en terme d’avenir) qu’elle a pratiqués… on s’interroge un peu forcément sur la part d’Elisa Founiret dans ses pages. Et puis, bref, qu’est-ce que ça peut faire.

On savoure cette voix vive qui nous entraîne dans sa course (plus qu’une ballade) à travers la capitale et sa vie où le papa du môme, Jeff le facteur qui a très-trop-vite pris la tangente (question de survie avant d’atterrir en HP pour dépression), reste omniprésent (l’attachement toujours tenace).

« C’est tout lui, ça : une main sur le corde pour se pendre, et l’autre à l’assaut de la World Company.

J’ai froid. Comme chaque fois que je le vois maintenant, reflet pâle et vacillant de l’homme que j’aimais, avec qui je vivais. » Page 47

 

Comme une grande est un texte très actuel. L’écriture est incisive, directe, riche et boulimique. L’argot s’associe naturellement à la poésie (parce que c’est le monde d’aujourd’hui !) et cet enchaînement de mots et succession de phrases courtes donne à cette promenade des allures de course visuelle où tout est prétexte à réveiller des souvenirs, pas toujours drôles. La lecture rapide, saccadées, enthousiaste et exubérante est aussi drôle (avec des répliques pleine d’ironie qui font vraiment sourire) et touchante.

 

Il est question aussi des difficultés de recomposer, de reconstruire sur l’amour encore présent, chaud. Et cette foutue nécessité qu’elle s’impose à vouloir trouver l’homme et cette soif inconsciente de l’Autres

 

« J’égraine les petites cailloux blanc, doux et lisses, tapis en permanence au fond de mes poches, en amorçant malgré moi une funèbre comptabilité des points forts et faibles de cette relation qui, commence, ai demeurant, à durer. Question de moi à moi. Le prince charmant te manque-t-il tant lorsque tu traverses seule la sombre foret parisienne, histoire notamment d’épuiser ton corps brulant, bourré de désirs aussi noirs que le charbon ?

Réponse 1 : Non.

Réponse 2 : Non. Enfin, si. » Page 140-141

 

« Plus rien en bouge, mais une image me vient. Je les vois, tous les deux, l’autre matin, descendre l’avenue Gambetta, main dans la main. J’ai le cœur qui se serre rien que d’y penser. Ils sont mes très chers, mes précieux, des beautés de chiés mecs : mon fils et Vincent, mon nouvel amoureux. Une petite pipelette blonde et un grand ours brun, taiseux, sorti, petit à petit de sa forêt. Je reste en arrière, je savoure le moment.

C’est bon de les écouter, de les regarder, de les voir discuter et faire connaissance. Ce n’est pas son papa, mais je ne me raconte pas une autre histoire que celle-là, elle est ce qu’elle est. Ces liens-là sont tout autres et je ne sais pas comment les nommer, mais ils sont riches, j’en suis persuadée. C’est comme ça les familles maintenant, ça se tord et ça prend des virages, ça fait des grands cercles, ça s’étend. » page 232

 

Bref, un roman actuel, tendre, speed et pas dénué d’ironie.



15/10/2017
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