Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Antonio Soler : Lausanne

Lausanne d’Antonio Soler    3,75/5  (28-12-2012)

 

Lausanne (287 pages), sixième titre d’Antonio Soler à paraitre à France, est disponible depuis le 31 octobre 2012 aux Editions Albin Michel dans la collection Les Grandes Traductions.

 

 

L’histoire (éditeur) :


«Nous étions trois cœurs tressautant sur le plateau tournant d'une roulette un peu bancale. Aucun des trois n'était meilleur que les autres.»
Les trois cœurs, ce sont ceux de Margarita, de Jésus, son époux, et de Susanne, la femme qui fut sa maîtresse pendant sept ans. Une histoire faite de non-dits et de blessures, que revit au fil d'un voyage en train Margarita, la narratrice de ce roman troublant. De Genève à Lausanne, au gré des paysages qui défilent, des arrêts en gare, et des cahots de la mémoire, c'est toute sa vie qui se déploie : les années à Lyon auprès de parents républicains espagnols, les hantises enfantines, le mariage sans passion, l'amie devenue rivale, la mort qui frappe.
Avec son art consommé du récit et son écriture obsédante, l'auteur du Chemin des Anglais (prix Nadal) explore la subjectivité tourmentée d'une femme et revisite des thèmes qui hantent toute son œuvre : l'obsession du passé et l'impossible pardon.


Mon avis :


Lausanne est l’histoire d’un voyage. On file à travers une époque, le temps d’une vie, le temps d’un parcours Genève-Lausanne. Ce simple trajet en train devient le fil conducteur du roman : la vie de Margarita avançant au rythme du train. C’est habillement raconté, jouant sur un certain suspens avec les arrêts dans les gares qui jalonnent le chemin et qui apportent une pause dans la confession. L’intrigue avance sans suivre sa propre chronologie. Chaque visage croisé dans  le wagon ou sur un quai, même le nom d’une gare, est un prétexte à la résurgence du passé. Le sosie de la maitresse de son mari, un accent, une langue… tout devient l’occasion aux souvenirs de Margarita de refaire surface. Et sa vie prend peu à peu forme, confié au lecteur comme une délivrance.


« C’est l’existence de mon passé que je mets en quarantaine. Je l’éprouve beaucoup plus éthéré que lointain. Ce n’est pas que j’aie l’impression que je ne sais combien d’années ou de siècles me séparent de cette époque mais c’est que je doute sérieusement que tout ce dont je me souviens ait vraiment eu lieu. Et donc que cela ait existé de la façon dont je m’en souviens aujourd’hui. Les jours ressemblent à des plaques translucides posées es unes sur les autres, avec des dessins poreux, des tracés de la mémoire que le temps dilue et que l’imagination traficote à sa façon en les recomposant. Elle leur applique une couche de vernis qui les égalise et leur donne une cohérence. Cohérence pantouflarde, domestique, minuscule, presque ridicule. » Page 47

 

Le portrait de Margarita est très touchant. Loin d’être une héroïne, c’est une  simple femme qui prend conscience de sa vie. Elle raconte des détails personnels de sa vie avec tendresse et humilité : de l’arrivée de son père à Lyon et de son élevage d’abeilles, de sa première expérience, de sa rencontre avec son futur mari Jesus, de celle avec Suzanne (la violoncelliste qui deviendra un an plus tard la maitresse de son mari), de son expérience en tant que mère… des joies et des difficultés de la vie.

L’auteur explore les émotions de sa protagoniste avec justesse. Enrobé d’images, tout est finement décrit par une plume délicate mais qui reste malgré tout directe.

 

« Je crois que les gens nomment cette ignorance, ce vide et cette détresse, jalousie. Ce qu’on ne peut partager, ce qui nous est barré, ce qui nous interdit. On nous laisse à la porte du temple comme des mendiants. Le temple dont l’autel nous était autrefois dédié. Ou plutôt un autre temple, car l’on suppose toujours que le nouveau est mieux, exempt des défauts de l’ancien, du nôtre. » Page 78

 

Antonio Soler nous livre avec poésie les sentiments les plus intimes d’une femme. Le thème de la guerre et du conflit y sont régulièrement évoqués aussi bien dans leur contexte historique (par le récit de son père républicain espagnol émigré, les souvenirs de son enfance et ceux de son mari) que dans l’expression de ses sentiments (de façon plus métaphorique). Ses pensées les plus sombres (trahison, fautes, doutes) sont distillées au fil de son récit, illustrant le mal qui la ronge : la trahison qu’elle a enduré durant sept ans, (et finalement même toute sa vie) : « c’est comme ça que moi j’ai été, docile et dévouée, débroussaillant le chemin qui devait me conduire à ma chambre à gaz privée. Je l’ai présentée à Jesus. » page 106


Antonio Soler a reçu de nombreux prix à chacune de ses parutions. Lausanne confirme son talent. C'est un très beau moment de littérature. 



29/12/2012
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