Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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John Niven : Enfant terrible

Enfant terrible de John Niven      4/5 (18-01-2015)

 

Enfant terrible (320 pages) sort le 12 février 2015 aux Editions Sonatine (traductrice : Nathalie Peronny).

 

 

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L’histoire (éditeur) :

 

Los Angeles, 2013. Si Kennedy Marr possède de nombreux talents – pour l’écriture, pour l’ivresse, pour la pornographie –, il y a un domaine dans lequel il frôle le génie : celui d’ignorer tout ce qui le dérange. Son éditeur, par exemple, qui attend depuis des années son nouveau roman ; son redressement fiscal, qui porte sur près de 1 million de dollars ; ou encore sa mère, gravement malade en Europe. À force d’ignorer les réalités pour s’abandonner à ses seuls plaisirs, il est aujourd’hui dans l’impasse. Seul un miracle pourrait le sauver de la faillite financière et spirituelle. Et ce miracle a lieu.
Contre toute attente, Kennedy reçoit en effet un prix littéraire richement doté pour l’ensemble de son œuvre. Seule contrepartie : il doit s’engager à enseigner un semestre dans l’université anglaise où son ex-femme est professeur, et près de laquelle vit sa fille qu’il connaît à peine. Enfant terrible, enfant gâté, consommateur impénitent, Kennedy sera-t-il capable d’assumer les renoncements que la maturité exige ? Ou bien l’enfer restera-t-il jusqu’au bout plus séduisant ?

 

Mon avis :

 

Kennedy Marr, un irlandais de 44 ans, est installé depuis 8 ans à Los Angeles, où il exerce le métier de  scénariste (script doctor) à défaut d’écrire un nouveau roman. Après avoir été le plus jeune auteur de l’histoire à figurer parmi les finalistes du Booker Prize pour son bestseller international « Indispensable », et l’écriture de 5 autres romans, Kennedy connaît la panne sèche depuis 5 ans. Aujourd’hui il est en cours de divorce (pour avoir couché avec la meilleure amie de sa femme le jour de leur mariage), est obligé de suivre une thérapie imposée par le tribunal après une bagarre (constituant son 3eme trouble à l’ordre public en deux ans) et  profite largement de l’argent que l’industrie du cinéma lui permet d’amasser. Sauf qu’à force de profiter sans s’acquitter de ses dettes, le Fisc le rattrape et lui réclame plus d’un million de dollars, ne lui laissant que deux possibilités : moins dépenser (ce qui est tout simplement impossible) ou renflouer les caisses en écrivant un nouveau roman, et cette option est juste impensable !

 

Lorsque le prix littéraire FW Bingham tombe, une issue de secours pointe à l’horizon pour Kennedy. Quoi que… c’est peut être aussi le début des ennuis. En effet, ce prix, décerné tous les 5 ans, lui est cette année décerné. Pour l’accepter (et surtout  recevoir  l’argent qui va avec, et lui permettre de régler ses dettes), il va devoir enseigner une année l’écriture à des étudiants en licence à Warwickshire, en Grande Bretagne, là même où enseigne son ex-femme (la première).

« Il avait passé en revue le portant de costumes devant lui. Des hommes pendus. Tous coupables. Celui-ci, par exemple, le pied-de-poule sur mesure, avait été complice consentant du cunnilingus sous cocaïne qu’il avait pratiqué sur une scripte lors d’une soirée de fin de tournage, alors qu’à une trentaine de mètres à peine de là, le petit ami de la fille bavardait avec le réalisateur. Ah, et celui-là, le gris anthracite à rayures : témoin direct d’une engueulade, imbibé de whisky, avec un critique de cinéma. La scène s’était déroulée sur le trottoir devant le Plaza, après une cérémonie de remise de prix à new York parce que le type, ce Machin-Truc dont il avait oublié le nom, avant lancé tout bas sur son passage et d’un ton goguenard que Kennedy n’aurait « pas dû gagner ». Ni une ni deux, Kennedy avait fait volte-face et envoyé son poing dans l’œil de ce sale con, lui faisant exploser en pleine poire la cigarette qu’il tenait à la main. (…) Mais continuons sur notre lancée. Dossier suivant ! Ah évidemment : le complet bleu marine à bouton de chez Lesley & Roberts. Serviteur fidèle, présent bien sûr, à la soirée que Connie avait organisée chez elle, il y a quelques années, pour fêter sa nomination dans la dernière sélection du Booker Prize. (…) Le costume Lesley & Roberts ne l’avait pas quitté quand Kennedy s’était accouplé à la hâte avec l’attachée de presse dans les buissons de Chapham Common, une très bonne cachette, et ce malgré la branche qui lui avait écorché le genou. Ces taches légères, ce traces de brulure, ces accrocs qu’il avait fallu repriser. Autant de preuves irréfutables. A charge.

Oui, tous coupable. » Page 118

Pas vraiment emballé par cette perspective, Kennedy doit malgré tout accepter cette option  qui est loin d‘être la plus aisée, d’autant qu’entre le tournage du film sur lequel il bosse a été déplacé en Angleterre et que les acteurs n’en font qu’à leur tête, que ses collègue de l’université le détestent et qu’il doit assumer son rôle de père alors qu’il s’habituait si bien à celui d’ami avec sa fille.

 

Kennedy Marr est un sale type, un séducteur intempestif (sa vie sentimentale est un désastre) qui n’aime que lui-même, la boisson et le bon temps. C’est un misogyne, un homme détestable et pourtant il a quelque chose de temps à autre qui a fait de lui quelqu’un de normal et même touchant.

« Je suis comme James Bond. Les hommes rêvent d’être comme lui, les femmes d’être avec lui. » Page 216

J’ai pris le temps de l’apprécier. Même s’il ne cesse d’avoir une attitude déplacée, indélicate, qu’il reste égoïste, fainéant, alcoolique et lâche, j’ai éprouvé pas mal d’affection pour lui. Son retour en Angleterre va définitivement bouleverser le cours des choses, mais il faudra le temps pour que Kennedy retrouve son rôle de père, de fils et qu’il prenne celui  professeur au sérieux. Se retrouve proche de Robin, sa fille de 16 ans, de sa mère malade au crépuscule de sa vie, et de Millie, sa première femme, va lui permettre de faire le point sur ses actes manqués, ses erreurs, ses négligences et ses désastres passés (la disparition de sa sœur), toujours avec cette éloquence cinglante et corrosive.

« J’ai détruit l’amour, avait-il songé quelques minutes plus tard, sur la petite air de stationnement où il s‘était garé pour sangloter à son tour.

Qu’était-on sensé faire de ces pensées-là ? Où les rangeait-on ? Pourquoi les années n’avaient-elles pas atténué leur capacité à faire ma, à vous anéantir ? Leur semi-existence était d’une force incroyable : plus de dix ans après, l’image de cette paume de main aplatie cotre la fenêtre, étoile de mer pale et minuscule, le bouleversait encore au point de lui donner envie de téléphoner à un dealer. De faire sauter le bouchon de sa nouvelle bouteille de whisky à 6 heures du soir. 

La littérature lui apportait un certain réconfort. Noir sur blanc, au fil des pages, s’étalaient les mots d’autres hommes qui avaient eux aussi détruit l’amour. » Page 253

« Il avait préféré sauter des midinettes de vingt ans et des poussières dans toutes sortes de positions improbables dans des appartements, des voitures et des toilettes de boîtes de nuit, plutôt que…plutôt que tout le reste. Plutôt que le cerf-volant. Le Pique-nique. La confection de pancakes. Le DVD en famille sur le canapé par un après-midi pluvieux. Oui, d’autres priorités. » Page 255

On le voit prendre conscience de vivre une vie de merde tout en continuant à la vivre pleinement, sauf peut-être lorsqu’il il sent ce minuscule grain de sable sur son pénis en érection…. C’est autant immorale, drôle, désespérant que déprimant. Et lorsqu’il se met à calculer le temps passé à la masturbation ses 30 dernières années, et le convertir en temps d’écriture est tout aussi triste qu’amusant.

« Sur le papier, se dit-il (et ce n’était pas la première fois), tout semblait parfait. Pas une ombre au tableau. Du fric comme s’il en pleuvait. Un boulot intéressant – que beaucoup n’hésiteraient pas  qualifier de glamour. Des femmes désirables et en quantité illimitée. Pourtant, Kennedy avait l’impression de vivre un enfer. » Page 299

« Ces heures innombrables perdues dans la picole, la drague et la drogue alors qu’il aurait pu lire, réfléchir, travailler. Tout ça à cause d’un machin insatiable qui lui pendouillait entre les jambes. (…)

Un quart de million de mots volatilisés en échange de quoi ? Deux pintes de spermes épongées dans des chaussettes, des mouchoirs en papier, des serviettes et un assortiment de caleçons et de slips dont la variété esthétique témoignaient de quatre décennies d’évolution de la mode en matière de sous-vêtements. » Page 301

Le chemin vers la rédemption est long mais on a envie d’y croire, car même si ce protagoniste inspire le dégoût, on éprouve pour lui aussi une certaine mélancolie.

  

Critique  du monde du cinéma, des écrivains, crise de la quarantaine, Enfant terrible est un roman succulent servis avec des dialogues savoureux, un personnage pitoyable que l’on déteste et que l’on aime, et surtout beaucoup d’humour.  John Niven écrit là un roman  délirant, humain, étonnement poignant. Il tombe un peu dans la morale mais n’en perd pas pour autant son panache et son esprit.  Enfant terrible est une rédemption comico-tragique qui se dévore.  Ce livre m’a fait penser à Karoo de   Steve Tesich, en nettement plus fluide (l’écriture de John Niven est énergique et accrocheuse ).  J’ai beaucoup aimé ce livre intelligent, touchant et terriblement caustique. 

 

En bref : Enfant terrible est un excellent divertissement !

 

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02/02/2015
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