Libre-R et associés : Stéphanie - Plaisir de lire

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Elizabeth Letourneur : Je n'écrirai que morte

Je n'écrirai que morte d’Elizabeth Letourneur  4/5 (12-04-2017)

 

Je n'écrirai que morte (192 pages) est paru le 2 février 2017 aux Editions Le Passeur.

 

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L’histoire (éditeur) :

 

« La vie c’est ça : une fois pour toutes. Une fois pour toutes, chaque chose se fait. Une fois pour toutes, chaque chose se perd. Une fois pour toutes, on aime et on sait. Tout n’a lieu qu’une fois. Je sais ça. […] J’ai un fils en travers de ma vie. Je le sens qui bouge en moi quand je tousse mes regrets. »   Au départ, il y a cette décision : l’adoption. Après de longues démarches et un voyage aux confins du monde, Antoine arrive dans la vie de la narratrice. Mais celle-ci ne le supporte pas. Elle le bat. Ses appels au secours restent sans réponse. Elle sombre dans la spirale de la violence envers ce fils désiré et pourtant rejeté.   Pas à pas, cette femme parviendra à la guérison, à laquelle elle accèdera par la force de sa rage transmuée en amour.   Un texte rare, intime et puissant, pour dire la douleur et l’amour, les affres de la maternité. Une écriture à coeur ouvert.

 

Mon avis :

 

« Je suis déçue. J’ai fait tout ce chemin, j’ai attendu tout ce temps pour adopter un bébé d’occasion, moi qui n’achète que des voitures neuves. Je me demande à quoi il ressemblera. En tout cas, il ne me ressemblera pas. Moi, je suis une vraie Parisienne. » page 15

 

Après avoir déjà été maman d’une petite fille (devenue grande), la narratrice (l’auteure) choisit de se lancer avec son mari dans le combat administratif qu’est l’adoption. Après deux ans, à coups de crayon de papier à compléter, re-compléter et corriger, elle a gagné le droit de prendre l’avion pour Saigon ce 14 mai 1996 pour sept semaines dans l’humidité et la chaleur et enfin repartir avec son bébé tant attendu, ce petit tant désiré, son bien (qui va finir par être son mal). Mais pas sans payer, évidement.

« Je n’écrirai que morte.

Voilà que j’écris. Pour toi, qui ne sais pas encore, pour vous qui ne savez pas. Pour tous ces gens qui rêvent. Pour tous ceux qui croient que l’enfant payé au prix du racket est l’enfant de Dieu, l’Envoyé, l’Elu. Qui pensent que le bonheur s’achète, dans un pays qui sent la souffrance. Une carte postale brulée au napalm.

Voilà que j’écris. C’est bien la preuve que je me suis tuée, un jour ou l’autre. Peut-être quand je t’ai vu la première fois. Peut-être quand tu as compris.

Je n’écrirai que morte. » page 18

Mais comment devient-on mère sans enfanter ? Comment l’amour peut-il naitre d’un regard ? Comment après un premier contact si difficile (fait de cris et de rejets) peut-on construire une relation d’amour et maternelle ? Et si tout cela n’était qu’un rêve (qui parfois devient cauchemar) ….

 

« Dès le premier instant, je ne m’aime pas, dans ton regard j’ai pour moi un amour fragile. Tu ne vas rien arranger. » page 28

 

Pour ne rien faciliter, la maladie vient s’immiscer entre « la mère » et l’enfant (rapprochement mais répulsion) puis les claques. Et quand le retour à Paris devient enfin possible et qu’elle ose croire, espérer, que ça rentrera dans l’ordre, c’est l’escalade.

« Le bruit, la foule, les motos, le racket, le notaire, l’orphelinat, les vaccins, la gale, la bouffe, la moiteur, voilà, voilà, c’était ça, je suis une fille bien, et suis une bonne mère, au diable ce pays, je suis un ange français. » page 99

Mais rien n’y fait, cet enfant n’est pas le sien…pas encore. Cet enfant bouleverse sa vie, son estime, son regard d’elle-même… Et quand la folie reprend, devient une habitude qui fait naitre la panique, elle lance des appels, des cris de détresse qui restent sans réponse…

 

Cruel parce que lucide, chargé de cynisme, sans compromis, sans voile ni réserve, Je n’écrirai que morte est une terrible témoignage fait de mots durs, bruts et violent, loin des non-dits et sans circonstances atténuantes (au contraire).

La culture à laquelle Elizabeth Letourneur, vraie parisienne, n’adhère pas et ne comprend pas, colle à la peau de son enfant acheté dans ce pays qu’elle n’a pas choisi.

« Comme ça, jour après jour, de fil en aiguille, nous tricotons de la folie avec la laine de la connerie.

Et c’est le Vietnam qui se rabat sur nous, comme un couvercle ». Page 40

L’adoption c’est alors, l’ambiguïté des sentiments, des émotions incontrôlables, impossibles à exprimer autrement, les difficultés des liens…

« Je ne suis pas une mauvaise fille, et pas une mauvaise mère.

Je ne suis pas sa mère, c’est tout. » page 49

Entre dépendance et violence, détachement et amour, la folie silencieuse s’installe.

« J’entends pleurer dans la salle de bain ? c’est un enfant qui pleure dans la pièce voisine. Rien de plus. Mon cerveau ne me dit rien d’autre.

Aucun dialogue possible en moi avec la femme qui vient de faire ça.

Rien. » page 66

« Il y a une bonne mère qui sommeille en moi.

Le problème est qu’elle ne se réveille pas. » page 72

Le chemin va être douloureux et long avant la guérison, qui devra forcément passer par la mort… Je n’écrirai que morte... 

 

Je n’écrirai que morte est un livre poignant sur l’adoption et les difficultés qui peuvent naitre avec l’arrivée de l’enfant. Au-delà du parcours administratif, il s’agit surtout de faire part du combat pour faire naître l’amour maternel, l’amour entre la femme et l’étranger qu’elle a voulu, est allée chercher et pour lequel elle a bataillé pour en faire son enfant.

S’il est parfois difficile de devenir maman à la naissance de son enfant, de se sentir maman une fois l’accouchement passé après pourtant 9 mois de grossesse, qu’en est-il de ces femmes qui adoptent ? Rien de naturel dans cet acte, alors il devient naturellement difficile de bâtir l’amour maternel pourtant habituellement inné.

Loin de vouloir dédouaner ses actes, l’auteure expose avec franchise et dureté les faits, tente d’expliquer et offre une version moins rose layette de l’adoption.

 

J’ai aimé ce franc-parler, cette narration tranchante, incisive et directe. Ce n’est pas facile d’en parler (et sans doute encore plus de l’écrire) mais elle le fait, elle ose dresser un portrait peu éclatant de l’adoption. Sans concession, son récit choque mais lorsque que peu à peu on saisit sa détresse, et que l’on commence à comprendre sa folie (sans pour autant l’accepter ni l’excuser), l’émotion vous gagne jusqu’aux larmes.

 

Je n’écrirai que morte est un texte intime qui évoque la maternité comme rarement elle n’est abordée. Avec ce texte très personnel, Elizabeth Letourneur secoue le cœur, provoque ici de vives émotions (la colère et l'indignation tout autant que la tristesse) et impose la réflexion.

 



25/04/2017
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